En passant devant une vitrine dans une grande gare parisienne, je tombe sur ce joli tube en photo. Je lis et ce que je lis me choque. Je ne devrais pourtant pas être surprise, nous sommes dans un monde qui a l’art de tout dévoyer. De vider de son sens tout ce qui est important et vivant.
Un mot sur une étiquette
Un jour, tu tiendras dans ta main un tube de crème couleur turquoise, doux au toucher, sur lequel sera écrit en lettres élégantes : « Ritual of Karma ». En dessous, une promesse gentille : fais le bien, et le bien te reviendra. Le geste sera agréable, le parfum délicat, l’objet joli. Et pourtant, quelque chose en toi, très fin, à peine perceptible, se demandera : qu’est-ce que le karma vient faire ici ?
Quand le sacré devient désirable, il devient vendable
Je ne te dis pas cela pour te fâcher contre ce tube, ni contre celles qui l’achètent, ni même contre celles ou ceux qui l’ont conçu. Je te le dis parce que tu vis une époque où le sacré est devenu désirable — et que tout ce qui devient désirable finit, tôt ou tard, par être vendu. Le mot rituel, le mot énergie, le mot karma, le mot sacré lui-même : ce sont des mots qui ont porté, pendant des millénaires, le poids d’une expérience réelle, transmise de main en main, de corps en corps, de silence en silence. Aujourd’hui, on les imprime sur des emballages, parce qu’ils font vendre mieux que les mots ordinaires.
Le vrai prix du sacré
Ce n’est pas un complot. C’est simplement que ce qui est précieux attire toujours ceux qui veulent en tirer profit, sans en payer le prix véritable. Le prix véritable du sacré, ce n’est pas de l’argent : c’est du temps, de l’attention, de la répétition, du silence, parfois de la douleur traversée. Un mot ne devient pas sacré parce qu’il est écrit en belles lettres sur un joli tube. Il le devient parce qu’un être humain, quelque part, l’a habité avec tout son cœur.
Ta soif de sens est belle — et convoitée
Alors ma fille, écoute-moi bien, parce que c’est à toi que je m’adresse en particulier : à toi qui commences, à toi qui n’as pas encore toute l’assise, toute l’expérience, tout le recul pour sentir tout de suite ce qui est plein et ce qui est creux. Tu es une proie facile pour ce marché-là, non pas parce que tu es naïve, mais parce que tu as soif — soif de sens, soif de profondeur, soif d’un monde plus vaste que celui qu’on t’a offert. Cette soif est belle. Elle est même sacrée. Je comprends ta quête de sens dans ce monde où tout est dilué. Mais elle peut être détournée par qui sait la reconnaître avant toi.

Le vrai danger : confondre l’objet et l’expérience
Le vrai danger n’est pas que tu achètes une crème. Le véritable danger, c’est que tu confondes, à force de répétition, l’objet et l’expérience. Que tu croies qu’en achetant le mot rituel, tu achètes le rituel. Que tu croies qu’en achetant le mot énergie, tu achètes l’énergie. Et qu’un jour, après avoir accumulé les objets, les huiles, les cristaux, les crèmes aux noms mystiques, tu te retrouves les mains pleines et le cœur aussi vide qu’avant — et que tu conclues, dans la confusion, que le sacré lui-même n’existe pas, qu’il n’était qu’un mensonge de plus, un packaging parmi d’autres. C’est cette désillusion-là qui me fait mal pour toi. Parce qu’elle n’est pas la preuve que le sacré n’est pas réel. Elle est la preuve qu’on te l’a vendu sans jamais te le donner.
Une seule question à emporter avec toi
Je ne te demande pas de te méfier de tout, ni de devenir dure ou cynique. Je te demande simplement une chose, une seule, que tu peux emporter avec toi dans chaque magasin, devant chaque étiquette : demande-toi si ce qu’on te vend peut exister sans l’objet. Un rituel peut exister sans la crème — il suffit d’un geste répété en conscience, d’une intention posée, d’un moment que tu choisis de rendre différent des autres. Une énergie ne s’achète pas en pot — elle se cultive, elle se ressent, elle se respecte. Le sacré ne se trouve jamais sur une étagère. Il se trouve dans la qualité de présence que tu apportes à ce que tu vis, que ce soit avec ou sans emballage. Le sacré se trouve dans ta relation avec la Terre Mère, la Mère Nature, Gaïa comme il te plait de l’appeler.
Ce qui ne s’achète jamais
Alors utilise la crème, si tu l’aimes, si son parfum te fait du bien, si sa texture est un plaisir pour ta peau — il n’y a rien de mal à cela. Mais sache, au fond de toi, que ce n’est qu’une crème. Le vrai rituel, c’est toi qui le fais en la posant sur ta peau avec attention plutôt qu’en vitesse, avec intention et présence. Le vrai karma, c’est la qualité de tes actes dans le monde, pas un mot sur un tube. Et le sacré, ma fille, personne ne pourra jamais te le vendre — parce qu’il t’appartient déjà. Il a toujours été à toi. On ne peut que te faire oublier, un temps, que tu le portais déjà en toi.
With Light and Love

